La pensée brute. La prise directe avec l’âme. Voilà ce que j’aime profondément retrouver dans mes lectures. Avec le roman épistolaire « Reste » d’Adeline Dieudonné, j’ai été comblée ! Court, violent, triste, poétique, révoltant. Des adjectifs aussi contradictoires que la pensée de cette narratrice sans nom, dont on découvre deux lettres qu’elle a rédigées à la femme de son amant.
La quatrième de couverture
« Je ne suis pas certaine d’avoir pleinement saisi ce qui m’est arrivé, ni ce qui m’a conduite à agir comme je l’ai fait. Certains matins, tout me semble limpide. À d’autres moments, je me vois comme un monstre, une créature que je ne reconnais pas, qui m’aurait possédée dans un instant de vulnérabilité. Mais je crois que cette image vient du regard des autres.
J’ai fait ce que je pouvais.
Il n’y a pas de morale à cette histoire. Tout ce que je sais, c’est que je vous dois les faits. Je vais donc m’attacher à les relater pour vous, et sans doute aussi pour moi, avec toute la précision dont je suis capable. Ils m’emmèneront sur des territoires obscurs, dans les marécages de ma conscience et, pour quelques secondes encore, contre la peau de M.«
Le pitch comme une claque
C’est le pitch improbable de ce roman qui a immédiatement éveillé ma curiosité. Ici, pas de sentiments dégoulinants, pas d’héroïne en sucre. Plutôt tout l’inverse : une histoire d’amour qui commence par la fin. En effet, dès la première page, la narratrice perd M, l’homme de sa vie. Sauf que M n’est pas son mari, mais son amant. Sauf qu’il ne vient pas de la quitter, il vient de mourir. Là. Sous ses yeux.
C’est dans ces circonstances dramatiques que la narratrice décide d’écrire une lettre à la femme de M. Après tout, qui d’autre pourrait comprendre le vide insondable qu’il vient de laisser ?
Au travers de ses mots, on sent la sidération, le déni de voir s’évaporer celui qui représente tant pour elle. On y découvre un amour qui ne rentre pas dans les cases. Un amour à temps partiel, mais dont l’intensité rattrape chaque seconde volée par l’absence.
Un amour qui fait renaître aussi. En effet, au fur et à mesure de ses confessions, la narratrice va se livrer à une véritable introspection. Elle lèvera le voile sur les blessures que sa rencontre avec M avait réussi à panser. Elle livrera celle qu’elle était avant. Avant de comprendre qu’elle n’avait besoin que d’elle-même pour exister.
Entrecoupé de ces souvenirs, le présent est bien là. Violent. Inconcevable. Ce présent, elle n’en veut pas. Non, cette fois, elle ne quittera pas M. Elle ne le rendra pas tout de suite. Entre désespoir et folie, entre horreur et poésie, elle nous livre sans filtre le récit de son roadtrip qui dépasse l’entendement.
Un voyage aussi indécent que peut l’être la mort de celui qu’on aime.
Une (anti)héroïne ?
C’est dans ce grand paradoxe que l’héroïne dépeinte par Adeline Dieudonné est si touchante. Faible en n’affrontant pas la réalité, mais si forte une choisissant coûte que coûte de la braver. Inconsciente de partager son histoire avec la femme de M, et pourtant tragiquement attendrissante dans le respect qu’elle lui témoigne.
Au fond, elle n’est pas bien différente d’un animal blessé. Elle agit avec ses tripes, avec sa douleur. Le reste, elle s’en fout. Elle fait les mauvais choix, s’enfonce toujours plus loin dans une voie qui n’a pas d’issue, mais c’est finalement toujours mieux que de vivre sans M. Elle ne fait pas comme elle devrait, elle fait simplement comme elle peut. Comme le bagage de sa vie lui permet de faire. Avec des tonnes de failles qui font d’elle quelqu’un qui survit à plus d’un titre.
En version audio
J’ai écouté ce livre dans sa version éditée par Lizzie sur Audible. Une fois encore, un texte comme celui-ci, lu à la première personne, est un pur régal en livre audio. La narratrice nous confie son histoire sans distance, sans filtre. En prise directe avec ses ressentis. La conteuse n’est d’ailleurs pas étrangère à cette réussite, puisqu’il s’agit tout simplement de l’autrice elle-même. Rien de tel pour recevoir en plein cœur les émotions telles qu’elles sortent de la plume. Surtout quand on sait qu’Adeline Dieudonné a, à l’origine, une formation de comédienne.
Mes impressions
Il est tellement difficile de décrire cet ovni littéraire ! J’ai adoré la plume d’Adeline Dieudonné, que je découvrais pour la première fois (et sûrement pas la dernière). J’ai adoré ce style incisif, cru, presque violent parfois. Sans fard. J’ai aimé cette héroïne choquante, à vif.
J’ai aimé cette manière de montrer que parfois, la vie est trop incohérente pour que l’on puisse la digérer. Que l’on peut, tout en étant une personne « normale », perdre pied, sortir de soi-même et de la convenance.
Alors oui, tout va trop loin, et l’histoire en devient à certains moments dérangeante. Mais au fond, je pense que j’ai apprécié ce parti pris de l’autrice. D’aller au-delà de l’amour. Au-delà de la décence. Au-delà de l’entendement. De réussir à trouver une forme de poésie dans cette violence hyper réaliste.

